Dynamique de l'ancrage : l'arbre 

Édition Le Poissard, Dessins et texte réalisés au cour d’interventions du Laboratoire Associatif d’Arts et de Botanique à la Maison d’arrêt de Poissy, 2016.

« Vous savez, jardiner pour moi c’est un passe temps »

« Vous savez, jardiner pour moi c’est un passe temps », voici une phrase lâchée sur un ton détaché par Monsieur JMC, lors d’une conversation dans le couloir de la Maison d’arrêt de Poissy.

Sur le moment, j’avais envie de lui répondre: « mais non ce n’est pas juste un passe temps » , comme si dans « passe temps » je voyais quelque chose de péjoratif. Je voulais lui répondre : « mais non ça ne peut pas être que ça ».

Ce que nous avions pu apporter avec le LAAB avait-il servi à élargir ce que pouvait être la notion de rapport au sol, au fait de cultiver, de porter différentes strates de regards sur toute cette affaire en culture ?

Je retournais ma langue dans la bouche.Le lieu d’une prison est du Temps à passer…

Je n’ai rien dit. Mais cette phrase me revient régulièrement en tête:« Vous savez, jardiner pour moi c’est un passe temps ».

Aujourd’hui, je ne l’entends plus de la même manière. Oui cette histoire de jardiner est bien une histoire de temps . C’est toujours ce que je fais en transformant la vitalité des végétaux en son. La musique, le son qui se déploie en plus d’être l’art du temps, de le dérouler, il le passe.

Je me remémore mes années où j’étais jardinier aux Tuileries et au square de la Roquette à Paris (lui même construit sur l’ancienne prison de femmes).

Je me souviens du temps passé à ratisser, ramasser, arracher, bêcher, tailler, tondre, ramasser, creuser, planter, désherber, biner, ramasser, me baisser, me lever, ratisser, balayer, couper, charger, avoir trop chaud, trop froid, être trempé, en avoir assez, remplir la brouette, ne rien dire, ratisser, indéfiniment, les allées, ramasser, les feuilles, recommencer le lendemain, comme si rien n’avait été fait, la veille, les mains gelés les réchauffer sur le pot d’échappement du micro tracteur, pelleter, bêcher, ramasser, se courber, en avoir assez, serrer les dents, rigoler, raconter des conneries, les collègues, bêcher, regarder derrière la bande de terre retournée, avoir mal au dos, devenir invisible, se retourner, voir lumineuse l’allée ratisser, caché du regard accroupi, les massifs, le sol strié par les dents de l’outil, les merdes de chiens, rigoler, écouter, le vent, la pluie, les oiseaux, en dehors des plates bandes des touristes, à côté, notre bureau à ciel ouvert, écouter, le temps, éprouver, sentir, les gestes, au loin, la circulation, autour la ville, le ciel, respirer, sous la météo, entendre passer, écouter passer, écouter sentir, sentir l’écoute, lancer des lombrics attrapés en vol par les mouettes, les corbeaux malins, amis dans ma tête, jeter les outils, attendre, l’heure, sentir, ressentir, les minutes, anesthésié les secondes du râteau, appliquer le geste, s’éloigner, ne pas accrocher comme un bel échange de balle entre seux joueurs de tennis…

Oui, jardinier, était mon métier, un métier où je passais bien le temps, je l’éprouvais tous les jours de 6H30 à 15H30 l’été, et de 7H30 à 16H30 l’hiver, par tout temps.

Le jardin est loin d’être une histoire fleure bleue. Bien sûr il y a une histoire de fleur ou de légume à l’arrivée ou au départ. Une histoire de saveur, de parfum comme savent si bien nous le signifier Monsieur le référent horticulture et bien d’autres"

Nicolas Bralet